photos: Paul Litherland
Galerie Thérèse Dion 2007
Par sa transformation soignée de matériaux pauvres,
Éric Sauvé crée des espaces où nos désirs de raffi nement
et de consommation sont simultanément nourris
et remis en question. Dans Composition pour deux
pianos, il trafi que l’iconographie de la culture d’élite par
une mise en scène à la fois délirante et déstabilisante,
où lourdeur et légèreté se confrontent et se confondent.
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Through meticulous manipulation of common materials,
Éric Sauvé creates spaces where our yearnings
for refi nement and consumption are simultaneously
whetted and questioned. In Composition pour deux
pianos, he probes an icon of elite culture in a playful
yet unsettling counterpoint of lightness and weight.
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Maison de la culture Plateau Mont-Royal 2009
photos: Guy L’heureux
COMPOSITION POUR DEUX PIANOS
Clin d’oeil de Guy Laramée au travail D’Éric Sauvé
29 août 1952. Le compositeur américain John Cage assassine publiquement la musique. Lorsque l’horloge sonne vingt heures, il ne faut que 4 minutes 33 secondes à son complice, David Tudor, pour accomplir le meurtre. Ce 29 août, ayant réglé la minuterie telle que le demandait la partition, Tudor referma le couvercle des touches et « ne-joua-pas » pendant exactement 4 min 33 sec. C’est non seulement la musique mais tout le champs de l’art qui ne se releva jamais complètement de ce coup fatal. Le silence était soudainement devenu plus éloquent que la musique.
Janvier 2009. L’artiste montréalais Éric Sauvé présente à la Maison de la culture Mt-Royal sa « Composition pour deux pianos ». Deux pianos de Styrofoam rose, pendus par les pieds, qui n’émettrons jamais un son. Sauvé a-t-il décidé de poursuivre le Grand Ménage de Cage?
* * *
Le pianos d’Éric Sauvé sont-ils muets parce qu’ils sont des pastiches? Non, ces pianos sont muets parce que nous sommes aveugles. Cage a demandé à Tudor de « ne-pas-jouer » parce que nous passons notre vie à ne pas entendre. Nous n’écoutons plus, ou tout juste ce qu’il faut pour continuer d’être sourds. Sauvé a peut-être construit ses pianos impossibles pour que nous voyions que nous sommes aveugles.
Au fait, c’était quand la dernière fois que vous avez regardé un piano, vraiment regardé? Peut-être jamais, n’est-ce pas? Vous regardiez le piano pour savoir quand vous alliez commencer à l’entendre. Peut-être êtes-vous allés jusqu’à en apprécier l’ébénisterie, le fini, la couleur. Mais ses formes, sa masse? Les instruments de musique ne sont-ils pas toujours des objets mystérieux qui, au delà leur fonction, semblent avoir coulé dans leurs formes les bronzes de nos attentes?
Pour les artistes, l’impossibilité est l’autoroute vers l’expérience esthétique. Ce n’est que lorsque que les objets ont cessé d’être utiles que nous pouvons penser à leur dire bonjour. Fonctionnels, adaptés, intégrés, ils sont muets. Ils répètent ce que nous voulons entendre. Infirmes, abandonnés, désuets, les voilà libérés de nos attentes. Libérés de nous, les objets peuvent enfin vivre. Libérés du rôle que nous leur avions assigné - celui d’être le reflet dans lequel nous allions nous noyer - les objets peuvent recommencer à être ce qu’ils sont : les devins que nous ne voulions pas écouter, parce que leur seule prophécie est que nous allons mourrir. Oui, tels que nous sommes maintenant, empereurs des objets, esclavagistes, proxénètes, demiurges d’un monde inanimé, notre seul destin ne peut être que celui-là : la défaite.
Nous rêvions d’assujettir le monde à nos désirs, voilà que nous en sommes devenus l’esclave. Nous rêvions d’un royaume d’objets dociles, c’est finalement nous que ce monde inerte a tué. Puisque nous avons échoué, pourquoi ne pas passer le micro aux objets?
Cage avait congédié la musique en gardant tout le reste : interprète, instrument, salle, auditoire. Sauvé nous débarasse de tout ce fatras et ne sauve que les meubles. Cage espérait que l’Absence convoque le Dieu de la Présence; Sauvé convoque la présence directement. Pas d’espoir muet donc, pas de désir cadenassé, pas même l’attente, surtout pas le concept, puisque du concept ne subsiste que la coquille, vide.
Les pianos roses de Sauvé ont un pouvoir, qui n’est pas celui de la musique. Nous pourrions dire que c’est le pouvoir du silence, à condition seulement de ne pas concevoir le silence comme une absence. Le silence de ces pianos est tout sauf vide.
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Ces dernières années, les commentateurs ont fait grand cas du pouvoir subversif de l’art. A force de les écouter, nous en sommes presque venus à croire à une théorie de la conspiration où les artistes, possédant des armes secrètes, s’apprêteraient à renverser l’ordre établi à coup de « détournements d’objets ».Il semble que nous vivions présentement sous la domination d’un paradigme, celui de « l’art sociologique ». Déjà ce paradigme ne nous laisse plus le choix : les oeuvres, pour être jugées significatives, doivent être « sociales » et « critiques ». Doit-on essayer de couler le travail d’Éric Sauvé dans ce moule ?
Le pouvoir des pianos de Sauvé ne réside pas dans une quelconque critique sociale, dont la teneur serait trop facile à deviner : critique des cultures élitistes, du luxe, du leurre de l’accessibilité, etc.. Non, le pouvoir de ces pianos est le même que celui de toute oeuvre : c’est le pouvoir de nous placer au coeur même de l’ambiguité. Cette ambiguité prend souvent le visage de la métaphore, comme dans le cas de « l’image » qui « est » en même temps qu’elle « n’est pas » la vraie chose.
Périodiquement, nous en venons à douter du pouvoir de cette ambiguité, et nous nous croyons obligés de rajouter quelque chose, de faire que cette ambiguité soit le véhicule de quelque chose, quelque chose de plus grand, de plus noble. La notion de « contenu », de « message » origine de cette perte de confiance en l’ambiguité. Mais l’ambiguité est tout le pouvoir sur lequel nous puissions compter. Les pôles de cette amiguité, comme les niveaux de la métaphore, sont absolument sans importance. Qu’importe en effet qu’il s’agisse d’un personnage héroïque ou d’un criminel quand on est en présence d’un bon acteur ?
« Ceci est un piano / Ceci n’est pas un piano », voilà donc la seule magie dont est capable l’art. Refuser que l’art se maquille en commentaire, ce n’est pas retirer à l’art son pouvoir mais au contraire l’affirmer. C’est plutôt en travestissant l’art en moyen de communication qu’on lui fait perdre sa raison d’être. L’art qui refuse de jouer au professeur, qui refuse le protocole de démonstration, cet art-là n’est pas « gratuit », « innocent », ou « vide » comme semblent l’insinuer les discours à la mode. C’est plutôt l’art didactique qui est vide. Bien entendu, la symbolique étant inévitable, aussi bien pointer du doigt les phénomènes véritables : la douleur existentielle d’être spectateurs et observateur, l’ambiguité de la représentation, etc. Mais nul besoin de mettre la symbolique au premier plan. Elle est accessoire. Un mal nécessaire. Certainement pas la téléologie de l’oeuvre.
Le travail de Sauvé est là pour corroborer : ses lustres faits de bouteilles cassées rapellaient peut-être la violence liée à l’alcool, soit; ses matelas constitués de seringues évoquaient peut-être l’enfer des junkies, soit. Mais au delà des références liées au matériau, ce n’est pas ce que ce mobilier faussement design menace de « dire » qui exalte notre attention. Même à 10 mètres, même en image, vous sentez les tessons couper vos veines, vous sentez l’aiguille trouver son chemin dans vos chairs et y déverser des substances sans pardon. Et ce, malgré le fait que vous sachiez parfaitement bien que tout cela n’arrive que « dans votre tête ».
Les objets contondants de Sauvé réactivaient le meurtre rituel : miner la cohérence – l’indivisible – que vous croyiez être. Avec ses aiguilles et ses tessons, Sauvé démasquait votre parfaite impossibilité : comment avez-vous pu devenir un objet pour vous-même, comme par exemple lorsque vous dites « mon » corps? Ici Sauvé déterre de façon moins tranchante la contradiction qui fonde toute perception : vous savez ces pianos muets et pourtant vous « entendez » leur silence.
Dans ses fameuses “Lectures on Nothing”, Cage disait : “I have nothing to say and I’m saying it”. Je n’ai rien à dire et je dis ce rien. C’était une boutade à la montée de l’idéologie du « contenu ». L’erreur de Cage a été de ne jamais dire de quel genre de « rien » il s’agissait. Cage a ré-ouvert la porte du nihilisme, toujours destructeur. Or il y a un autre « rien », qui est tout sauf vide.
Les pianos d’Éric Sauvé ne disent rien. Ils ne « disent » pas le silence. Ils ne « disent » pas notre cécité. Ils ne parlent ni de pianos, ni ne musique. Les piano de mousse rose ne disent tout simplement rien. Mais ne commetons pas l’erreur de Cage. De quel genre de « rien » s’agit-il?



